AU MOINS 19 BARS DE DANSEUSES NUES ONT ÉTÉ SANCTIONNÉS POUR AVOIR EMBAUCHÉ DES MINEURES, AU COURS DES CINQ DERNIÈRES ANNÉES. MAIS DES DIZAINES D’ADOLESCENTES DANSENT ENCORE EN TOUTE LIBERTÉ. JENNY, 13 ANS, S’EST DÉVÊTUE DANS CINQ CABARETS AVANT D’ÊTRE ARRÊTÉE PAR LA POLICE. VOICI SON HISTOIRE. ET AUSSI LA RÉACTION DE TENANCIERS DE BARS, CONVAINCUS QU’ON PEUT RÉGLER LE PROBLÈME EN FORÇANT LES EFFEUILLEUSES À SE DOTER D’UN PERMIS DE TRAVAIL
- Les cheveux soigneusement coiffés, un pantalon moulant et un chemisier en dentelle noire, Jenny s’assoit sur une banquette d’un restaurant de Laval. Elle ressemble à une adolescente comme tant d’autres. Mais peu de jeunes filles ont le même vécu. Danseuse nue à 13 ans, escorte à 14, Jenny pouvait gagner 1 000 $ par jour et emprunter 20 $ le lendemain. » L’argent me brûlait les doigts « , raconte l’adolescente. Confinée dans un centre de réadaptation lavallois après avoir été arrêtée dans l’isoloir d’un bar d’effeuilleuses de Montréal il y a un an, Jenny ne peut sortir sans son avocat. Avant l’entrevue, l’adolescente, âgée maintenant de 15 ans, demande à son père d’aller s’asseoir quelques tables plus loin.
Jenny se racle la gorge, sirote son orangeade et commence son récit. À 11 ans, elle écumait les bars de Pointe-Saint-Charles avec sa mère alcoolique qui lui permettait de finir ses verres. » Je me saoulais et fumais des joints avec elle. À la maison, je détachais sa ceinture pendant qu’elle vomissait « , se rappelle Jenny, le visage impassible. À 12 ans, elle ne va pas à l’école, mais fréquente des gangs de rue et des vendeurs de crack. Elle est déjà active sexuellement. Elle fait une overdose à 13 ans après avoir ingurgité un cocktail de mescaline, GHB, acide, coke et speed mélangés à de l’alcool. Après la séparation de ses parents, Jenny est trimballée dans les centres jeunesse. Elle y fait la connaissance d’une fille qui lui raconte avoir été danseuse nue durant sa fugue. Attirée par ce » moyen facile et rapide » de faire de l’argent, Jenny emprunte la carte avec photo embrouillée d’une amie de 19 ans et fuit le centre jeunesse. Le jour même, elle frappe à la porte d’un bar de la rue Saint-Denis. » Ils m’ont demandé mon nom de danseuse et m’ont dit de donner mes musiques aux DJ « , résume l’adolescente. » J’étais pas à jeun, j’avais pris du speed. J’avais 13 ans, mon corps n’était pas développé mais j’avais quand même l’air d’une fille de 15-16 ans. »
Tomber du ciel
Son premier quart de travail se révèle peu lucratif. Elle accepte donc de suivre trois touristes asiatiques dans un hôtel. » Pour 300$, j’ai passé deux heures avec eux. J’ai eu des relations complètes avec les trois, un à la fois. » Dès le lendemain, Jenny voit une rubrique dans le journal. » Cherche danseuse. Très payant « , indique l’annonce d’un bar près de Saint-Jérôme. En fugue, elle avait tout à gagner à s’éloigner de Montréal. À son arrivée, personne n’exige de voir ses pièces d’identité. » Le patron était content de voir débarquer une belle fille de Montréal qui sait danser », souligne Jenny. Il refusait que les danseuses fassent des extras, » de la gaffe » dans le jargon du milieu, mais Jenny y tenait mordicus. Le travail devient ainsi vraiment payant. Le patron cède et, le soir même, Jenny reçoit des propositions d’un homme dans la trentaine. » On est partis sur la route. Dans son char, je lui ai fait un complet (fellation, masturbation, pénétration) pour 100 $ », explique-t-elle. Encore munie de sa fausse carte, Jenny se fait ensuite embaucher dans un bar de Laval, le Showgirl, où elle passera six mois. » Quand je suis arrivée, il n’y avait qu’une danseuse sur place. Je tombais du ciel « , se souvient-elle. Elle venait d’avoir 14 ans. Comme le bar est straight, les extras sont interdits. Jenny utilise donc des stratagèmes pour s’enrichir davantage. » J’avais un client qui me ramenait chez lui deux ou trois fois par semaine après le travail. Pour 600 $ la nuit, je couchais avec lui deux fois et il me laissait ensuite dormir. »
Les six plus beaux mois de sa vie
Elle propose plus tard ses services dans un bar de Fabreville. Là, l’argent coule à flots, dit-elle. » Je pouvais faire 700 $ les journées où c’était pas payant et 1 500 $ les bons jours. » Jenny raconte avoir multiplié les extras dans les isoloirs. Seule obligation : le préservatif. L’adolescente côtoie régulièrement des désaxés, des pervers. » L’un d’eux avait un fantasme weird : il voulait éjaculer dans mes souliers talons aiguilles. J’ai refusé et il est devenu agressif, au point que le portier a dû l’évincer. »
Au bout de deux mois, Jenny est congédiée. Sa consommation de cocaïne était devenue problématique. » Je m’endormais dans les loges tellement j’étais fatiguée. » Elle retourne au Showgirl un peu à reculons. » J’étais tannée des bars straight, je voulais faire de la gaffe. » Parallèlement à son emploi de danseuse nue, Jenny est escorte pour deux agences montréalaises. » J’étais devenue accro à l’argent. Je travaillais sept jours et je pouvais dépenser 1 000$ en une journée. » À 180 $ l’heure, elle fait des affaires d’or, surtout avec la clientèle d’affaires et les touristes. » On vient te chercher en auto pour t’amener dans les plus beaux hôtels. Je pouvais faire huit ou neuf clients pas jour « , calcule-t-elle. Au même moment, elle se fait embaucher au cabaret Les Amazones, rue Saint-Jacques. Son premier quart de travail a été son dernier. » J’ai une valise dans laquelle il y a tous mes costumes. Je m’aperçois que je n’ai pas de sous-vêtements et la machine distributrice de strings ne fonctionne pas « , raconte Jenny. L’adolescente appelle sa mère, alors serveuse au restaurant voisin. » Je lui ai demandé de m’apporter des culottes, mais elle a plutôt appelé la police « , dit Jenny, qui lui en veut encore. La police a fait irruption au moment où elle dansait dans un isoloir. L’adolescente est finalement conduite au poste, puis au centre de réadaptation de Laval. C’était en octobre dernier. Elle restera incarcérée jusqu’en septembre. Aujourd’hui, Jenny n’a plus ses cheveux platine ni le visage ravagé par la drogue. Mais, malgré des projets de retour à l’école, elle se sait fragile. » Je viens d’un environnement où il y a plein de filles comme moi. Je connais juste ça « , confie-t-elle. » Il faut que j’essaie de redevenir une fille de 15 ans. C’est pas évident, je ne retournerai pas jouer à la Barbie. » Elle avoue qu’elle aurait sans doute poursuivi ses activités si la police ne l’avait pas arrêtée. » C’est con, mais ça a été les plus beaux six mois de ma vie, parce que j’étais gelée sans arrêt. »
Deux patrons s’expliquent
Peter Sergakis: propriétaire du bar Les Amazones où Jenny s’est fait arrêter, et président de l’Union des tenanciers de bars du Québec. » Comme les sanctions sont très sévères, je peux vous dire que les tenanciers n’ont pas intérêt à engager des mineures. Par contre, les fausses cartes sont devenues problématiques et tout le milieu y gagnerait à serrer la vis lors de l’embauche. » Lors de son arrestation aux Amazones, Jenny a écopé d’une amende de 151 $ pour s’être trouvée dans un bar en tant que mineure. Mais monsieur Sergakis ne croit pas avoir été sanctionné. » S’il n’y a pas eu d’accusation là-dedans, la police a pu trouver que la jeune fille nous a manipulés. La coupable, c’est elle ou ceux qui l’ont poussée à faire ça. » Avant d’embaucher une nouvelle danseuse, il dit demander au moins une carte avec photo, en faire une photocopie, en plus de s’assurer visuellement que la postulante est majeure. » De nos jours, des adolescentes de 12 ans peuvent avoir des formes féminines bien développées « , observe le tenancier.
Isabelle : l’une des responsables du bar Showgirl, où Jenny a dansé six mois. Elle assure qu’aucune mineure n’est embauchée depuis qu’une nouvelle administration a pris le relais, en août dernier. » Le nouveau gérant est clean et bien connu dans le milieu depuis 25 ans « , affirme son adjointe.
Faut-il exiger un permis ?
Obliger les danseuses nues à se munir d’un permis de travail. Voilà ce que propose la Corporation des propriétaires de bars, brasseries et tavernes du Québec (CPBBT) pour éviter l’embauche d’effeuilleuses mineures. Les jeunes seraient ainsi protégés et les tenanciers éviteraient d’être sanctionnés par la Régie des alcools, des courses et des jeux du Québec (RACJ). Propriétaire du bar-salon Vegas, de Longueuil, et responsable du dossier à la CPBBT, Richard Labelle sait que le permis de travail ne fera pas l’unanimité. Mais ce père de famille en fait presque une cause personnelle. » Juste hier soir, une fille s’est essayée avec une fausse carte. On l’a vite revirée de bord. Je trouve ça totalement inacceptable qu’une mineure danse dans un club. Ça va la marquer pour la vie. »
D’après la CPBBT, les tenanciers sont souvent à la merci des fausses déclarations des postulantes. Avec un permis de travail, les effeuilleuses devront s’enregistrer et fournir des documents officiels. Le tout serait ensuite informatisé. » Ça éliminerait au moins les mineures « , croit monsieur Labelle. Et les autres effeuilleuses seraient connues et forcées de déclarer leurs revenus. Travailleuses autonomes, les danseuses n’apparaissent sur aucune liste de paye. Il existe 235 bars d’effeuilleuses au Québec, dont 85 à Montréal.
Mauvaise idée
Au Centre jeunesse de Montréal, où l’on vit quotidiennement avec des adolescentes qui ont dansé nues ou vécu de la prostitution, on ne croit pas aux miracles. » Même avec un permis de travail, les jeunes filles se retrouveraient dans des endroits où c’est permissif « , croit Lise Durocher, sexologue et conseillère. Un permis de travail obligatoire serait une mauvaise idée, estime pour sa part Jennifer Clamen, coordonnatrice à la mobilisation pour l’organisme Stella, qui vient en aide aux travailleuses du sexe. » Ça risque d’étiqueter les danseuses, d’attirer les projecteurs sur elles, dit-elle. Des mineures, il n’y en a pas beaucoup.
Laxisme de l’État
En 2001, le Parti libéral du Québec (PLQ), alors dans l’opposition, adoptait une résolution pour dénoncer le laxisme de l’État face à l’industrie des danseuses. Les militants libéraux, dont l’actuel ministre de la Sécurité publique, Jacques Dupuis, décidaient alors d’étudier la pertinence d’obliger les danseuses nues à obtenir un permis de travail pour exercer leur métier. Maintenant au pouvoir, le ministre Dupuis n’a pas voulu accorder d’entrevue sur la question. Sa porte-parole, Geneviève Guibault, s’est contentée de dire que le dossier des permis de travail était à l’étude. » C’est un dossier qui tient vraiment à coeur à monsieur Dupuis « , dit-elle.
SOURCE : Actualités, mercredi, 18 juillet 2007, p. A2 - Meunier, Hugo