Chez Pare - Au Wandas - Lagora de la danse -Vincent Lacroix -
By: Admin
Posted on : August 6, 2008  Views : 1158
Relations d’affaires
Bien qu’elles soient moins courantes qu’autrefois, les sorties dans les bars de danseuses nues perdurent dans les milieux d’affaires. Regard sur une habitude qui a la couenne dure.

30 000 $. C’est la somme que Vincent Lacroix, ex-PDG de Norbourg, a dépensé entre 2004 et 2005 au célèbre bar d’effeuilleuses Chez Parée, à Montréal.

L’établissement avait d’ailleurs été officieusement sacré «troisième bureau» par les dirigeants de la compagnie, après les locaux officiels et un restaurant voisin.

Ce sont des peanuts à côté des 115 millions que l’homme d’affaires déchu a détournés, mais ce montant fait tout de même sourciller. D’autant plus que pour le justifier, Vincent Lacroix a argué que les sorties dans les bars de danseuses sont monnaie courante dans le monde de la finance. Est-ce réellement le cas?

«Dire qu’il n’y a pas d’hommes d’affaires qui invitent leurs clients chez nous serait mentir», affirme Richard, gérant de Chez Parée. Difficile pour lui d’évaluer quel pourcentage de sa clientèle fréquente les lieux «pour le travail» – «on ne pose pas beaucoup de questions», précise-t-il –, mais il affirme que plusieurs clients demandent des reçus pour leurs comptes de dépenses.

Même son de cloche du côté du Club Wanda’s, un bar de danseuses du centre-ville de Montréal, populaire auprès des veston-cravate. «Si un homme d’affaires reçoit un client de l’extérieur, ils n’iront pas au cinéma! Ils vont manger et, ensuite, ils viennent prendre un verre ici. Ça fait partie de la culture», assure le gérant de l’établissement, lui aussi prénommé Richard.

Réseaux sans filles

Pourtant, selon Robert Desormeaux, professeur agrégé et directeur du Service de l’enseignement du marketing à HEC Montréal, ce type de sortie n’est pas la norme. «Comme tout le monde, j’ai entendu des anecdotes de clients américains ou d’autres provinces qui s’attendent à aller au bar Chez Parée lorsqu’ils viennent à Montréal. Mais ce n’est pas nécessairement une pratique habituelle.»

À son avis, en matière de divertissement des clients, l’usage est plutôt aux restaurants, événements sportifs et autres manifestations culturelles.

Toutes ces activités sont tout à fait légitimes et ont des raisons d’être, juge Kamal Argheyd, professeur spécialisé en éthique à l’Université Concordia. D’une part, elles permettent de mieux connaître ses clients et fournisseurs. «L’idée n’est pas d’acheter des faveurs, explique-t-il, mais de créer une relation amicale et d’effectuer un rapprochement qui n’a pas toujours lieu si on s’en tient au cadre strictement professionnel.»

D’autre part, selon Robert Desormeaux, inviter un client à un spectacle couru ou à un match de hockey est une excellente façon de lui témoigner de la reconnaissance.

Simon (nom fictif), courtier en valeurs mobilières dans une grande banque, mange et assiste régulièrement à des compétitions sportives en compagnie de clients. «Tous les vendeurs avec qui je fais affaire offrent les mêmes services. La meilleure façon de se démarquer, c’est de devenir chums», explique-t-il. Il avoue qu’à l’occasion le rapprochement se fait dans un bar de striptease. «Mon milieu de travail est très macho et presque exclusivement masculin. Les danseuses, c’est un endroit comme un autre pour jaser business.»

Boys’ club

La réputation machiste de certains cercles d’affaires n’est plus à faire, et leurs activités reflètent cette image. «Les hommes d’affaires se rencontrent souvent dans des lieux de socialisation masculine», observe Richard Poulin, professeur titulaire au Département de sociologie et d’anthropologie de l’Université d’Ottawa. Il cite en exemple les clubs de golf, les événements sportifs et les bars de danseuses. Ces endroits sont ouverts aux femmes, bien sûr, mais restent à forte teneur de testostérone.

«Un bar de danseuses, c’est un endroit pour les gars qui ont de l’argent, confirme Simon. Le monde de la finance, c’est exactement ça.»

Outre l’aspect boys’ club, Richard Poulin situe l’attrait du bar de danseuses dans le contexte plus large de la relation entre le monde des affaires et l’industrie du sexe. «Dans les affaires comme dans le sport, la femme est une des récompenses de la réussite, avance-t-il. À l’occasion, ça va plus loin que les danseuses; c’est connu qu’il y a beaucoup de prostitution dans les hôtels où se tiennent les congrès.»

Mais les boîtes d’effeuilleuses ne font pas l’unanimité. «Amener un client aux danseuses, c’est aller trop loin», estime Kamal Argheyd. Ce n’est pas illégal ou immoral, mais c’est de mauvais goût. Si j’étais gestionnaire, je n’approuverais pas du tout!»

Aussi, ces lieux peuvent se révéler une arme de séduction professionnelle à double tranchant. «Ce n’est pas garanti que tous les clients vont être enchantés par cette proposition d’activité. Certains vont se demander à quel genre de compagnie ils ont affaire», soutient Robert Desormeaux.

Et les femmes?

Hélène Lee-Gosselin, professeure titulaire au Département de management de l’Université Laval, abonde dans ce sens. «Ça peut solidifier des liens avec Monsieur X, mais fragiliser les relations avec Monsieur Y.»

Encore plus s’il s’agit de Madame Y. Car les sorties dans les bars de danseuses sont susceptibles d’indisposer les femmes, qu’elles soient clientes ou employées de l’entreprise qui invite. «Imaginez une équipe de banquiers dans laquelle il y a une femme. S’ils se réunissent aux danseuses avec le client pour développer une complicité, la femme se retrouve la cinquième roue du carrosse. C’est très embarrassant pour elle», affirme Hélène Lee-Gosselin. Pas idéal pour des milieux qui tentent d’améliorer la place qu’ils réservent aux femmes.

C’est d’ailleurs ce que 340 employées du groupe d’investissement Morgan Stanley, aux États-Unis, ont plaidé en 2004 lorsqu’elles ont accusé la firme de discrimination fondée sur le sexe.

Pour elles, les sorties dans les bars d’effeuilleuses n’étaient pas seulement embarrassantes, mais constituaient de véritables obstacles à la progression de leur carrière. Une des plaignantes avait notamment été évincée d’une réunion avec un client important parce que la rencontre se tenait dans un tel lieu. Morgan Stanley a accepté un règlement à l’amiable de 54 millions de dollars. La firme a depuis adopté une politique qui interdit à ses employés les activités exclusives aux hommes et, en janvier 2006, a congédié quatre employés qui ont accompagné un client dans un bar de danseuses.

Robert Desormeaux croit que de tels codes de conduite existent dans les entreprises de chez nous. «Certaines compagnies interdisent carrément à leurs employés d’accepter quelque cadeau ou sortie que ce soit.»

Selon lui, l’attitude à adopter par rapport aux sorties dans les bars de danseuses est sûrement abordée dans certaines entreprises. «Mais c’est parfois simplement communiqué verbalement, sans que ce soit nécessairement mis par écrit», précise-t-il.

À la banque où Simon travaille, les sorties dans les bars de striptease avec les clients n’ont jamais fait l’objet de discussions avec les supérieurs. «Ce n’est ni interdit ni encouragé. Mais si je mets cette activité sur mon compte de dépenses à l’occasion, personne ne bronche…», confie-t-il. Une chose est sûre, il n’y est jamais allé accompagné de l’une de ses rares collègues féminines. «Quand une femme est parmi nous, on sort ailleurs, tout simplement.»

Ce scénario reflète sensiblement l’expérience de Valérie (nom fictif), avocate spécialisée en litige commercial. Dans son milieu de travail, majoritairement masculin, les sorties aux danseuses sont occasionnelles. Elle y est déjà allée à quelques reprises. «Mais je ne me suis jamais sentie obligée d’y aller et je n’ai pas non plus l’impression que ma carrière va pâtir si je ne participe pas à ces activités. Mes clients continuent de m’appeler quand ils ont un problème, même si je ne suis pas allée aux danseuses avec eux», dit-elle.

Comme quoi, n’en déplaise aux Vincent Lacroix de ce monde, il y a d’autres façons d’établir une solide relation d’affaires.